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Le petit mot de Philippe Piguet

Charles Cuccu, entre manufacture et industrie.

Il existe dans l’œuvre de Roman Opalka une série de peintures à la tempera sur papier marouflé sur bois, intitulée Fonemat, datée 1964, qui offre à voir la trace du geste commis par l’artiste en surface. D’un seul et même coup, à l’aide d’un racloir, le peintre libérait le fond blanc du papier de la couche noire qui le recouvrait, révélant de la sorte comme une écriture abstraite. L’opération n’allant pas sans produire un certain bruit, Opalka disait être intéressé par le rapport existant entre le son et la forme. D’où le titre de la série. Si elle préfigure le choix qu’il a fait par la suite dans l’exécution de ses Détails d’enregistrer sa voix énonçant en polonais le nombre qu’il était en train de peindre, elle dit surtout l’importance accordée par lui à la question du geste.

Sans chercher aucunement à relier la démarche de l’aîné à celle de son cadet, tous les protocoles que Charles Cuccu met en œuvre dans son travail et qui lui permettent de l’accomplir en disent long de l’importance qu’il porte pareillement à cette question. Quel que soit le médium qu’il utilise et quelle que soit la nature de l’objet qu’il réalise - peinture, sculpture ou dessin -, le geste détermine la forme de celui-ci. Non seulement il l’origine mais il la révèle à l’ordre d’une dimension inédite, voire poétique. Si la relation que Cuccu instruit entre la notion de geste et l’œuvre projetée participe à mettre en exergue une temporalité singulière, elle confère surtout au sujet dont il se saisit un sens neuf qui met en question les habitudes perceptives du regardeur dans une qualité similaire à celle de l’art minimal. L’artiste reconnaît d’ailleurs y être volontiers sensible.

La démarche de Charles Cuccu est requise par l’univers industriel. Elle en interroge les principes de fabrication, en rejoue les modalités du travail, en explore la mécanique de précision. Si elle s’appuie volontiers sur les modèles de toute une production d’objets fabriqués, ce n’est pas pour formuler une nouvelle catégorie de ready made mais pour les faire basculer à l’ordre de situations imprévisibles par le biais d’un geste qui en excède le sens. Il en est ainsi de nombreuses de ses pièces tel ce Tapis roulant (2005) pour sportifs qu’il fait fabriquer à l’identique, fidèle quant à la forme mais non à la norme, et sur lequel personne n’ose paradoxalement marcher. Telle cette chaise de jardin, toute distordue, de couleur rouge – Drawing Sculpture (2010) – « victime » d’un accident, qu’il s’approprie telle quelle. De cette paire de skateboards – Dichotomy (2010) - qu’il enveloppe d’une toile monochrome noire en différenciant les points de tension en largeur et en longueur entre l’une et l’autre de sorte qu’elles adoptent chacune des formes distinctes, concave celle-ci, convexe celle-là. Telle cette série de sept pièces – Demake up (2009) - constituée de disques de papier de verre ayant servi à poncer une peinture murale de Sylvie Fleury, une façon de mise en boucle d’une œuvre à l’autre, entre destruction et création. Tel, enfin, cet ensemble de classeurs de comptabilité rivetés les uns aux autres – Pinacle (2009) - formant une pseudo arche en plein cintre sur le bord de l’écroulement, métaphore architecturale d’une civilisation qui va à sa ruine.

Entre mémoire, appropriation et recyclage, l’art de Charles Cuccu trouve son espace dans la production de tout un lot de travaux dont la radicalité, familière aux avant-gardes conceptuelles et minimales des années 1960-1970, dépasse toute dialectique formaliste. Quelque chose d’un rapport sensible au corps y est à l’œuvre qui les charge d’une présence plus ou moins révélée, comme le sanctionne le projet graphique auquel il s’attèle depuis plusieurs mois et dont la réalisation relève d’une sorte d’épreuve. L’artiste ayant mis la main sur toute une série de petites matrices d’imprimerie en bois aux motifs d’outils en tous genres s’en est réapproprié les images en les scannant. Intéressé par le rapport de ces objets à la technique de l’estampe, donc à la reproductibilité de leurs images, Cuccu les a fait reproduire en très grands formats de sorte à les étirer, sinon à les épuiser, pour se servir de ceux-ci comme modèles à une série de dessins au rotring. Il y va là d’un exercice particulièrement laborieux et minutieux – cela exige de l’artiste un travail d’une grande endurance, chaque dessin requérant environ plus de deux cents heures de travail - qui signale la pertinence d’une attitude dont la relation entre le geste et la forme constitue l’axe majeur.
Philippe Piguet